lundi 6 juin 2011

Le 03/06/2011 à 09:24 - Mis à jour le 03/06/2011 à 10:35

"La Chine est responsable de la crise des pays riches et vise à l'hégémonie mondiale"

"La Chine est responsable de la crise des pays riches et vise à l'hégémonie mondiale"

Selon Antoine Brunet, économiste et ex-chef stratégiste d'HSBC France, la Chine est en grande partie à l'origine de la crise des pays occidentaux. Dans son livre "La visée hégémonique de la Chine, l'impérialisme économique" (co-écrit avec Jean-Paul Guichard, professeur à l'Université de Nice Sophia-Antipolis), il détaille la stratégie mercantiliste de l'empire du milieu, qui bénéficie à plein de la sous-évaluation massive du yuan (la devise nationale), surtout depuis son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) il y a dix ans. Il revient ici sur les ambitions de la Chine à tous les niveaux, technologique, économique, mais aussi militaire, diplomatique et géographique… Il nous alerte quant à la passivité des gouvernements occidentaux face à la menace chinoise et nous livre la stratégie qu’il faudrait mettre en œuvre pour la contrer.

Capital.fr : Comment se manifeste la volonté de leadership de l'empire du milieu ?

Antoine Brunet : Il affiche entre autres des ambitions territoriales impériales, en revendiquant officiellement depuis juillet 2010 sa souveraineté exclusive sur la mer de Chine du sud. Cela vise à écarter la septième flotte américaine de l’Asie orientale. Cela vise aussi à s’emparer d’un sous-sol qui regorge de pétrole et de gaz. Des richesses aussi convoitées par les autres riverains, Vietnam, Malaisie et Philippines. Cet acte, dénoncé à juste titre comme arbitraire et injustifiable par le Vietnam et les Etats-Unis, peut être comparé à la revendication unilatérale des Sudètes par l'Allemagne nazie le 15 septembre 1938… En matière d'armement, la Chine rattrape rapidement son retard sur les Etats-Unis. Elle s’est dotée d’une flotte considérable de sous-marins nucléaires. Elle a mis au point un missile antisatellite, un chasseur bombardier furtif, et un missile anti-porte-avions, qui menace l'avantage naval de l'Amérique. L'empire du milieu a aussi réalisé un tunnel anti-nucléaire de 5.500 kilomètres équipé de lance-missiles nucléaires rétractables permettant de punir le pays qui oserait agresser la Chine par surprise. Outre les missiles nucléaires sont maintenus en permanence dans ce tunnel une partie de l’Etat-major du Parti et de l’Armée, du personnel militaire, de l’eau potable, des vivres, des médicaments… Un pays ne déploie pas autant d'efforts s'il n'a pas de réelles visées à l'international.

Capital.fr : Quelle part de responsabilité a la Chine dans la crise européenne et américaine ?

Antoine Brunet : Ce sont des excès dans les sphères immobilière et financière qui enclenchèrent en juillet 2007 la crise des pays occidentaux : bulle de la pierre, prêts immobiliers dits subprime consentis à des ménages en réalité non solvables, produits financiers à base de titrisation super-sophistiqués mais dépourvus de marché secondaire pour les y négocier… Cette constatation n’épuise pourtant pas le sujet. Si les milieux dirigeants américain, britannique et espagnol ont simultanément recouru entre 2002 et 2007 à une stimulation effrénée de la sphère immobilière, c’est précisément parce que leurs économies étaient asphyxiées par un déficit commercial devenu gigantesque à l’égard de la Chine après son entrée à l’OMC. Des déficits commerciaux significatifs et répétés sont un facteur récessionniste majeur. Pour maintenir de la croissance en dépit du déficit commercial infligé par la Chine, les gouvernements américain, britannique et espagnol ont alors recouru à la méthode trop simpliste qui, grâce à des taux d’intérêt maintenus très longtemps très bas, consistait à solliciter la construction immobilière jusqu’à l’hypertrophie. La recette fut reconduite avec un succès apparent de 2002 à 2006 mais s’épuisa dès la sixième année, laissant place à un désastre immobilier et bancaire, prolongé et contagieux.

Capital.fr : La Chine a donc une responsabilité considérable dans la crise que subissent les pays occidentaux...

Antoine Brunet : Profitant de ce que, depuis 1973, le FMI ne peut plus punir les pays manipulant leurs taux de change, elle impose à la communauté internationale une sous-évaluation massive du yuan : selon les grands organismes internationaux, la devise devrait valoir 0,21 euro et 0,25 dollar, alors qu'elle est actuellement stable autour de 0,11 euro et de 0,15 dollar !!! Depuis son adhésion à l'OMC, la Chine exploite à grande échelle ce privilège de change : excédents commerciaux massifs pour elle, et déficits commerciaux massifs et déstabilisateurs pour les Etats-Unis, le Royaume-Uni et toute l'Europe du sud.

Capital.fr : Les initiatives prises par l'Empire du milieu depuis 2007 ont aggravé la situation des pays occidentaux…

Antoine Brunet : En juillet 2008, cherchant délibérément à amplifier la crise des pays occidentaux, elle a même interrompu, au moment le plus inopportun pour eux, le processus d'appréciation très graduelle du yuan face au dollar qu’elle avait consenti en juillet 2005. En novembre 2008, la Chine a exercé avec succès un chantage odieux, en subordonnant sa participation à la première réunion du G20 à ce que la question d'une réévaluation significative du yuan soit écartée de l'ordre du jour. Enfin, elle ne manque jamais une occasion de dénoncer publiquement la fuite en avant budgétaire et monétaire des États-Unis dans leur combat contre la récession, suggérant que leur politique économique est celle d'une république bananière.

Capital.fr : Les États-Unis, qui ont combattu avec succès la politique de change agressive du Japon, ne peuvent-ils combattre avec succès celle de la Chine ?

Antoine Brunet : La Chine des années 2000 et 2010 ressemble un peu au Japon des années 70 et 80, un pays cherchant à marquer des points contre les États-Unis et l'Europe en dégageant de larges excédents commerciaux récurrents grâce à une politique de change agressive. A l'époque, les Etats-Unis avaient réagi en orchestrant un mouvement de forte appréciation du yen. En 1979, le Japon avait renoncé à son système de contrôle des changes, et, à partir de 1986, les institutions financières américaines, encouragées par leur gouvernement, adressèrent massivement des capitaux vers l'archipel, faisant ainsi grimper la devise nippone. Tokyo avait alors contre-attaqué en réduisant son taux d'intérêt à un niveau très bas, mais cette mesure avait créé une double bulle, immobilière et boursière. Celle-ci fut vite suivie d’un double krach en 1989 qui plongea le Japon dans une crise financière dont il ne s'est jamais vraiment remis. Les autorités chinoises ont retenu la leçon et maintiennent un contrôle des changes draconien. N'acceptant que les capitaux étrangers à vocation industrielle, l'empire du milieu empêche tout flux indésirable vers le yuan. Son contrôle de changes draconien lui permet ainsi de renouveler depuis vingt ans un excédent commercial considérable sans pour autant s’exposer à la séquence « bulle puis krach » subie par le Japon.

Capital.fr : En affaiblissant ses partenaires occidentaux, la Chine ne pénalise-t-elle pas aussi ses débouchés commerciaux ?

Antoine Brunet : On pourrait penser qu'en étant trop dure avec les pays occidentaux, la Chine pourrait être pénalisée par l'effondrement de ces marchés, mais elle a trouvé deux parades. Quand ses débouchés européen et américain se sont contractés en 2008 et 2009, Pékin a mis en œuvre une politique de stimulation budgétaire considérable, autorisée par son excellente situation financière initiale. Si la dette de l’Etat chinois représente 20% du PIB, le total des réserves de change qui lui appartiennent en représente 65%... Par ailleurs, une croissance maussade dans les pays occidentaux combinée à une croissance extrême en Chine a suffi à enclencher mi-2009 une nouvelle flambée du cours des matières premières. Les exportateurs de matières premières -l'Afrique, le Moyen-Orient, la Russie, l'Asie centrale, l'Australie et l'Amérique Latine, munis de recettes d’exportations considérables, ont alors pu importer massivement des produits manufacturés qui pour la plupart sont « made in China » puisque en cette matière, la Chine est définitivement plus compétitive que les Etats-Unis, l’Europe et le Japon.

Capital.fr : Depuis le début de la crise financière, l'Empire du milieu se présente de plus en plus comme le créancier incontournable de l'occident, à l'image des propositions d'aides à l'Espagne et au Portugal, et du rachat du Pirée en Grèce. De quelle façon Pékin monnaiera-t-il son soutien financier ?

Antoine Brunet : La Chine détient pour 1.150 milliards de dollars d'emprunts d'Etat américains et pour 630 milliards d'euros d'obligations souveraines de pays de la zone euro, sans parler des créances qu’elle détient sur le Royaume-Uni. Or, l'empire du milieu n'est pas un créancier passif. Il nourrit des arrière-pensées politiques quand il accroît ses financements aux pays occidentaux : il exige toutes sortes de contreparties, au delà des seuls intérêts d'emprunt. Comme vous l'indiquez, la Chine a déjà exigé et obtenu d'Athènes qu'elle lui vende le port du Pirée. Elle a obtenu de la France la concession de l'aéroport de Châteauroux, de l'Italie des éléments portuaires à Naples et aéroportuaires à Rome, et de la Pologne qu'elle lui vende des autoroutes. Quant à l'Espagne, dont désormais 12% de la dette publique est détenue par la Chine, elle s’est récemment lancée, étrange coïncidence, à réclamer à Bruxelles la reprise des exportations de matériel militaire européen à destination de la Chine, exportations qui restent l'objet d'un embargo depuis 1989 et Tien-An-Men. Après les infrastructures et les armes, l'Empire du milieu finira par demander qu’on lui vende des gisements de ressources naturelles et des terres arables… Il pourra aussi exiger des gouvernements européens et américains qu'ils ne s'opposent plus aux rachats de leurs grandes entreprises par des groupes chinois.

Capital.fr : Comment expliquer l'absence de réaction de l'Europe et des Etats-Unis face à la menace chinoise ?

Antoine Brunet : Les multinationales européennes et américaines réalisent une part importante de leurs profits grâce au marché chinois et au yuan sous-évalué. C’est une première raison pour elles de se satisfaire de ce que le yuan reste très décoté. La deuxième raison est la politique de chantage que Pékin exerce sur elles. Une multinationale qui encouragerait les dirigeants occidentaux à se battre contre le yuan faible s’exposerait à toutes sortes de représailles de la part de Pékin. Au total, alors que dans les années 80, les multinationales américaines et européennes s’étaient coalisées pour réclamer avec succès de leurs dirigeants politiques une action résolue contre la sous-évaluation du yen japonais, on les voit passives ou opposées à une action résolue contre Pékin. Quelque part, l'intérêt des populations occidentales diverge désormais de celui des grandes entreprises occidentales, ce qui explique la faible réaction de nos gouvernements. La Chine de toute façon sait aussi menacer directement les dirigeants politiques occidentaux. Le 1er avril 2010, il est très probable que Hu Jintao, le numéro 1 chinois, a menacé -avec succès- Obama d'attaquer la dette américaine s'il appliquait les mesures de rétorsion que préparait le Congrès contre la politique de change de la Chine…

Capital.fr : Quelles mesures les pays occidentaux devraient-ils prendre face à la Chine ?

Antoine Brunet : Depuis 2001, la Chine malmène les pays occidentaux. Cette agression prolongée, dans un premier temps discrète et limitée à la sphère économique, devient de plus en plus patente et multidimensionnelle. Les pays occidentaux ne renverseront la vapeur que lorsqu’ils auront aboli le privilège dont la Chine s’est dotée en matière d’échanges internationaux. Or, le cadre de l'OMC empêche les pays européens et les Etats-Unis de répondre au "protectionnisme monétaire" de la Chine par un protectionnisme douanier. Comme nous ne pouvons pas expulser le pays de l'institution, la solution pour les dirigeants des pays occidentaux et des États qui leur sont alliés, consisterait à sortir collectivement de l’OMC pour créer une "OMC Bis" qui exigerait de ses membres un jeu loyal des changes. Cette OMC Bis retrouverait le droit de punir par d’énormes droits de douane les produits « Made in China » tant que la Chine maintiendrait sa politique de sous-évaluation du yuan.

Propos recueillis par Nicolas Gallant

© Capital.fr

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